|
HOME INTRO PAINTING INSTALLATION / NEW MEDIA DIGITAL & PRINTS FRACTAL UTOPIA ABOUT THE ARTIST CONTACT
|
|
CERJ LALONDE |
|
||||||
|
|
SELECTED ARTIST'S WRITING
|
||||||
|
ADDITIONAL
|
|
LE CORPS DE LA COULEUR
Texte et commissaire de l'exposition :
Cerj Lalonde
GROUPE ' 93 (huit artistes) Librairie Champigny
On déblatère sur la mort de la peinture et pourtant c'est avec difficulté que je me résous à choisir une exposition parmi la série qui déferle sur Montréal depuis le début de l'année. Un choix injuste, partiel, personnel, un parti pris circonstanciel. Une coupe, un clip, un scoop, une sélection conjoncturelle. Voilà ce que je ferai sans doute, en me laissant guider par la matière elle-même de la peinture: sa peau, son corps, sa couleur, sa texture, son odeur, sa forme, sa substance.
Meme si l'exposition choisie a lieu dans une librairie, la librairie Champigny, l'architecture et le design intérieur de l'environnement permettent un recul et un rapprochement efficaces puisque les sondages du Groupe VAC montrent que plus de la moitié (52%) des huit à dix mille personnes qui visitent la librairie chaque semaine (cent mille en décembre dernier) ont remarqué et observé les tableaux exposés. Examiné dans le cadre d'une perspective de diffusion de l'art contemporain, et compte tenu d'une médiatisation extrêmement problématique de l'objet-peinture, il y a là, chez Champigny, rue St-Denis, en plein coeur du Plâteau Mont-Royal, une initiative non négligeable. L'exposition actuellement en cours, GROUPE ' 93, rassemble les huit artistes qui ont exposé jusqu'à maintenant en solo à la librairie.
Huit peintres, donc, exposent ensemble dans un lieu public des tableaux récents de grandeur moyenne. Huit tableaux soit carrément "abstraits", soit fortement imprégnés de l'espace poétique développé par l'abstraction du XXième siècle en Occident. Des tableaux par ailleurs fort différents, contrastés, parfois même apparemment contradictoires. Et un accrochage qui ne les isole pas les uns les autres, mais au contraire les rassemble dans un spectacle visuel chargé, mais extrêmement enrichissant et stimulant pour tous les sens ainsi que pour une réflexion sur quelques indices forts et précis du développement de la peinture au Québec depuis le début des années soixante.
Cet ensemble de huit tableaux est caractérisé par l'extrême diversité des techniques et des approches employées. On peut s'en rendre compte dès l'entrée dans la librairie, puisqu' immédiatement à gauche on aperçoit un tableau de plâtre et de ciment, de vitre et de métal, de plexi sali, de gris et de beige vieilli, de bois anciens et de traces d'écriture. Un tableau d'usure, de quotidien, de mémoire, d'oubli et de vie entière. La dimension temporelle est très forte dans ce tableau. Comme si nous nous retrouvions devant l'aspect archéologique de nous même, le reste retrouvé de ce que nous serons peut-être. Ce tableau de Lev Podolsky est très différent de celui de Michèle Drouin qui lui fait face sur le mur opposé et qui éclate dans un ici maintenant de la peinture, dans une éclosion de gestes et de couleurs, un irrésistible désir de liberté. Et ceci n'est qu'un exemple des contrastes mentionnés. Tous les tableaux se renvoient comme ça d'un style à l'autre, se répondent et improvisent avec le regard une symphonie qui peut devenir un chant passionné de vie réelle. Le tableau de Roméo Savoie, à droite de celui de Podolsky, se manifeste en confidence, noire et luisante opacité du réel, en plaisir, en angoisse, en amour, en tendresse. Il y a comme une chaleur d'homme qui suinte de ce tableau. Un poème de plume et de cailloux, de laque et de gravats, de frontières, d'espace, d'infini, de femme et de mots doux. Un poème de peinture. Un poème en dessin que nous propose ensuite Palumbo, un poème de science et de calcul, un dessin minutieux, non dépourvu de désordre et de folie, mais gracieux, sobre dans l'énoncé de son désir. Une architecture excentrique, dégagée, savante, un livre ouvert sur le plan d'un futur. Vous seriez surpris du nombre de calculs qui concourent à la réalisation d'un dessin ou d'un tableau de Jacques Palumbo. Mais voyez la légèreté. Presque de cristal. Intime et monumentale. Et qu'est-ce que je vois maintenant, ce tableau grand bleu de Molinari qui me happe soudainement le regard comme un trou noir. Trois bleus profonds, à la limite du monochromatique, trois tons, trois nuances, trois séquences, comme une onde, un vent d'infini. Un tableau pour respirer. Spirituel comme spiritus, souffle, souffle du corps, respire de l'être. Trois bleus pour arrêter l'histoire, percevoir les millénaires, méditer devant l'éternité. Avant de revenir en force dans le trafic urbain des couleurs éclatées avec le tableau de Lalonde qu'on saisit ensuite. Ces trois derniers tableaux délimitent leurs couleurs au "hard edge", avec des contours précis, où la ligne vient définir, différencier subtilement, ou alors trancher joyeusement dans la couleur. Mais déjà un autre tableau attire mon regard, un tableau tout en nuance, discret, secret peut-être. Un tableau qui se tient comme en retrait. En teintes de beige et de gris blanchis. On sent le corps, la vie, la terre, la glaise, le drame et la joie du jeu étendu en pâte sur la toile onctueuse. Louise Robert nous a choisi un tableau dont il émane une atmosphère de secrète intimité. Elle a des tableaux qui chauffent aux couleurs sombres et brûlantes, comme le mouvement lent et inéluctable d'un magma violent de vie intense; elle en a aussi, comme celui qu'elle présente aujourd'hui, qui s'étendent comme des confidences. Autre contraste apparent avec le huitième tableau, celui de John A. Schweitzer, qui énonce vigoureusement une proposition presque philosophique: la contradiction dans l'essence même des choses, le blanc et le noir, illustrés dans leur différence, co-substantiels l'un à l'autre. Une proposition affichée comme une évidence, une cause à défendre. Mais tout cela est articulé au quotidien, avec l'objet trouvé comme un rien, qui devient tout, déposé là comme un haïku. Je recule de quelques pas et je m'aperçois que nous venons à peine de commencer la visite des tableaux. Quelques instants seulement avons-nous pris pour les embrasser chacun. Les embrasser du regard bien sûr puisque nous ne sommes pas seuls, à cette heure la librairie est toujours bien affairée. Une musique genre "jazz nouvel âge" se faufile dans la foule dispersée. Le soleil éclaté éclabousse les façades et s'étire jusque chez Champigny au travers ses larges fenêtres panoramiques. L'ensemble des tableaux se manifeste comme une symphonie visuelle allegro, rayonne comme un champ de connaissance, de plaisir et de connivence, de doute, d'angoisse, de projet, de passé, de futur, de sexe et de jouissance, de concentration et de méditation : de poésie.
Montréal 1993
ONE FREE WORLD FOR ALL |
![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() |
HOME INTR0 PAINTING INSTALLATION / NEW MEDIA DIGITAL & PRINTS FRACTAL UTOPIA ABOUT THE ARTIST CONTACT