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CERJ LALONDE

     

 

 
 

 

 

   

 

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PEINDRE, PEINDRE TOUJOURS.

Cerj Lalonde

IN


LE DEVOIR


Samedi, le 10 octobre 1998


Toutes les occasions sont bonnes pour illustrer ou défendre la Peinture, et plusieurs manières sont pertinentes pour ce faire, selon les circonstances ou les personnalités. En tant qu'artiste-peintre, c'est dans la pratique de mon art que la démonstration m'apparaît la plus convainquante. Mais aujourd'hui, soudainement, après la lecture de cet article de Rose-Marie Arbour (Le Devoir, 14 septembre 1998), c'est bien installé dans le siège de l'avion qui me transporte de Montréal, ma ville natale, à Miami, où je vis présentement, que je saisi l'invitation à vous « jouer » quelques réflexions sur l'« éreintage » de la Peinture par la critique.

D'emblée je vous dis que je peints depuis toujours, et de manière professionnelle depuis maintenant presque vingt ans. Je me considère « citoyen du monde », comme tout bon québécois, et j'ai toujours été plus ou moins impliqué dans la création et la diffusion de l'art contemporain. Aussi, bien qu'ayant accompli mes études universitaires en Anthropologie et en Histoire de l'Art à l'Université de Montréal, à l'Université Laval et à l'UQAM, j'ai préféré jusqu'à maintenant développer ma pratique artistique indépendamment du professorat. Je continue de me sentir un peu bohême, aventurier, bâtisseur, philosophe-artiste et amoureux de la « vérité » à découvrir et dévoiler. Je suis un passionné.

Je tenais à me présenter parce que je sais que malgré mon implication soutenu dans le milieu montréalais depuis presque vingt ans, je demeure un parfait inconnu pour le public et ses médias.

Je n'oserais me plaindre, bien entendu, puisque je reconnais le privilège dont je jouis de pouvoir composer et réaliser ces nombreux tableaux qui vont par la suite « ajouter de l'âme », comme me disait une collectionneuse, aux habitations de ceux et celles qui m'offrent l'honneur de les acquérir.

Je n'oserais me plaindre, mais si j'en avais le temps, si mes grandes toiles blanches ne m'enchantaient pas tant avec leurs cris de sirènes ou d'enfants qui m'appellent et me réclament, et si je n'avais pas tant de plaisir et d'enthousiasme à les peindre et à leur donner vie dans mon environnement de paradis, je deviendrais révolté par l'ignorance ou la ridicule incompétence dont fait preuve la grande majorité des médias dans leur responsabilité de comprendre et de présenter la peinture actuelle.

Depuis vingt ans je sillonne l'Amérique avec ma peinture. De New York à Los Angeles, de Boston à Dallas, de Washington à Miami, en passant par Toronto et Denver, j'ai exposé ma peinture néo-abstraites et contemporaine, post-moderne ou actuelle, post-néo-constructiviste ou organique-néo-structuraliste, selon la surenchère terminologique, mais surtout ma peinture-peinture, simplement peinture.

J'ai fondé l'Atelier Transgression sur Bleury en 1982, où vidéos, installations, performances et bien sûr peintures ont éclatées dans ses murs. J'ai offert la murale Jeu de Société sur l'édifice coin Bleury et Maisonneuve et je suis encore ému de gratitude devant les faveurs du public qui l'a observé et m'a transmis ses réactions complices. J'ai fondé le Groupe VAC en 1990, voué à la diffusion de l'art contemporain, et j'ai initié et dirigé pendant trois ans à la librairie Champigny un des plus passionnant projet de diffusion de la peinture auprès d'un public nombreux dont l'intérêt et le ravissement à découvrir était émouvant. Sans parler de l'excitation des artistes qui affluaient à vouloir exposer leurs oeuvres à un public aussi important et diversifié. Demandez à Molinari, à Louise Robert, à Marcel Saint-Pierre, à Roméo Savoie, à Michelle Drouin, à Lev Podolsky, à Louisette Gauthier-Mitchell, à Louis-Pierre Bougie, à Armant Vaillancourt, à Céline Blais, à Yves Boulianne, à Marie-Claude Bouthiller... le plaisir qu'ils ou elles ont eu à constater la foule decouvrir leurs oeuvres. De Graff à René Blouin ou à Simon Blais, à Éric Devlin ou à Michel Tétreault dans le temps, les galeries se sont empressées à offrir leurs artistes à la vue d'un public nouveau qui, hélas, dans l'engrenage effréné de la survie et de l'enrichissement ou par la pression aliénante de l'« entertainment », ne visite plus les galeries d'art, ne nourri plus son âme, et oublie même le souvenir d'une relation possible avec l'infini et l'insondable, avec l'immanente légèreté de l'être.

Toute cette pratique et ces nombreuses initiatives n'ont à-peu-près pas attiré l'attention du « monde des médias ». Du Voir au Devoir, de Radio-Canada à CKOI ou Radio-Québec ou que sais-je, il y a, disons, je me permet simplement de le dire, comme une conspiration de l'ignorance, si non de la bêtise à se forcer pour ne pas voir, ou ne pas comprendre la peinture. Comme si tous ces professionnels de l'information étaient bel et bien possédés par l'idéologie dominante de l' « entertainment » ou de la conscience malheureuse. Comme si la passion de découvrir et de dévoiler, sans parler de la responsabilité de l'information, était annihilée ou résorbée dans le contentement de soi ou le confort de l'indifférence - la mort à crédit quoi.

Et pourtant, c'est avec la conviction de l'importance capitale de la peinture actuelle et de l'unicité de son caractère que, sans galerie, j'ai répandu la « bonne nouvelle » de la peinture, en contactant, un à un, des individus qui, souvent réfractaires au début, se sont étonnés de découvrir un monde de richesses inattendues et durables au regard soudainement attentif et explorateur du tableau vivant devant eux.

C'est pour cela que je sais.

C'est pour avoir rencontré, devant la peinture, des centaines d'individus aux personnalités et statuts des plus diversifiés que je sais que la peinture est unique et essentielle, et qu'il ne s'agit souvent que d'être mis en contact avec elle, dans un esprit ouvert, de la voir une fois, quelques fois deux ou trois, comme on le fait avec une mélodie nouvelle, pour devenir littéralement amoureux de ce qu'elle est la seule à offrir.

La peinture à des caractéristiques uniques et différentielles par rapport au théâtre, à la danse, au cinéma, à la littérature, à la théorie ou la science, ce qui la rend plus que jamais indispensable à la croissance et l'épanouissement de l'être humain, de sa culture et de sa société.

Je ne peux donc me plaindre et je suis infiniment reconnaissant à tous ces hommes et ces femmes de professions, de cultures et d'intérêts souvent divergents qui se sont intéressés et ont fait l'acquisition de mes oeuvres.

C'est aussi pour cela que je sais que le public est là, que le « marché » est présent, ici autant qu'ailleurs, et qu'il attend. Le public attend le tableau, comme il attend le bon film ou le bon livre si vous daignez l'en informer aussi passionnant que vous le faîtes avec... le cinéma par exemple. La qualité du développement de la peinture en Occident au XXième siècle est stupéfiante. La peinture a su développer son identité avec et malgré, si non grâce au développement de la photographie, du cinéma, de la télévision, de l'art de l'installation et de la video et maintenant de l'ordinateur. La peinture s'est faufilée au travers ces technologies et a développée un art d'une force, d'une puissance et d'une grâce inégalée dans l'histoire.

C'est donc par défi de l'exploration et pour poursuivre ce projet de création que j'ai décidé, il y maintenant un peu plus d'un an, de m'installer pour un temps dans le milieu cosmopolite et tropical de Miami. Cela aurait pu être ailleurs, et ce n'est pas une recette ni un modèle, mais je peux vous dire que je peints plus que jamais et que ma première expo-solo dans un Musée aura lieu au Musée d'Art Contemporain de Jacksonville qui m'offre ses cimaises après Frank Stella. J'en suis très honoré.

Je ne dis pas cela pour vous impressionner, ce qui serait bien ridicule. Je dis cela en pensant que la « solution », pour l'artiste, au problème de l' « éreintage » de la peinture par la critique est à mon avis la suivante: peindre, peindre toujours, pour ou contre tous, et vivre le combat de sa diffusion comme une grande aventure, une exploration de l'humain et de ses institutions, la mission passionnante de poursuivre le dévoilement spécifique sur l'intime et l'infini qu'offre le tableau. Et avec l'enthousiasme d'une certitude: celle de l'importance absolue de la peinture et de ses caractéristiques uniques et essentielles dans le développement de l'humain et de son être-au-monde.





Ce texte a été écrit par Cerj Lalonde pour le journal LE DEVOIR en réponse à:

L'occasion est là. Il est temps de jouer.

de Rose-Marie Arbour (Le Devoir, 14 septembre 1998).

 

 

 

 

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