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CERJ LALONDE

     

 

 
 

 

 

   

 

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PAR-DELÀ LA SOUFFRANCE ET LA MORT

LE PROCESSUS DE GUÉRISON

 

CONGRÈS INTERNATIONAL

 

(In the presence of the DALAI LAMA)

 

June 23 1993

Convention Center

Montreal

 

SOUFFRANCE ET CRÉATIVITÉ

 

par

 

CERJ LALONDE

 

 

 

     "Souffrance et créativité": tel est le titre de cette table ronde.

 

     Je voudrais vous avouer tout de suite que quand on m'a offert de présenter une communication pour ce congrès et qu'on m'a nommé son titre, c'est d'abord un sentiment de perplexité qui m'a rejoint. C'est donc sous le signe de la réserve que sera marqué mon exposé.  Et je commence d'emblée avec une citation de Freud, un des chercheurs les plus rigoureux de tous les temps, même si plusieurs aspects de son oeuvre sont aujourd'hui judicieusement critiqués ou remis en cause, une citation donc tirée de sa préface au roman de Dostoïevski Les Frères Karamazov : "...l'analyse ne peut malheureusement que déposer les armes devant le problème du créateur". Il ajoutera un peu plus loin que le "don artistique est inanalysable". Et je vais rajouter à la complexité du rapport implicite dans le titre de cette table ronde en vous confiant une réflexion que j'ai souvent dite, à savoir que ce n'est pas l'objet qui définit l'art, mais plutôt la manière ou le type de relation qui s'établit ou se développe entre le sujet et l'objet (le mode de production de l'objet). Ce que je veux dire par là, c'est ce que vous savez sans doute déjà, c'est à dire qu'on peut très bien faire de la peinture, ou de la sculpture, ou de la musique, etc. sans nécessairement faire de l'art, ou aboutir à une "création"; mais ce que je veux dire aussi, c'est que l'art ou la création peut très bien se réaliser en faisant... de la cuisine par exemple, ou de la mathématique, ou de la philosophie, ou de l'administration, et même de la plomberie ou de la politique. Encore une fois, à mon avis, tout se joue dans le type de relation qui se développe entre le sujet et son objet d'intervention, celui sur lequel il invente, à partir duquel il produit, avec lequel il travaille, il fabrique, il oeuvre, il agit. Voici une série de termes qui pour moi sont beaucoup plus significatifs que celui de création, qui a le désavantage de laisser entendre que quelque chose puisse advenir de rien, ou d'un au-delà mystérieux. N'oublions pas cette loi fondamentale de la nature qui n'a pas encore été démentie même par les découvertes les plus actuelles de la physique ou de la psychique contemporaines et qui a été énoncée je crois par Lavoisier : rien ne se perd, rien ne se crée.

 

     Souffrance et créativité. Qu'entend-on par souffrance maintenent? Souffrance, étymologiquement du latin suffere, de ferre, porter, supporter. Peut-être peut-on mal supporter son plaisir, mal souffrir son plaisir. Certainement. Mais je pense qu'ici, dans le cadre de cette table ronde, il s'agit d'une souffrance du corps par l'imaginaire, avec bien entendu toujours son histoire, ses racines historiques réelles. Et Jean Dumont, dans un article de la revue Parcours qui accompagne une exposition en parallèle à ce congrès, écrit : "...la pire maladie de l'imaginaire pour l'humain est sans doute justement d'être incapable d'imaginer son destin, de ne pas être Dieu, de ne pas savoir, et d'avoir peur." Dostoïevski, pour revenir à lui, toujours dans Les frères Karamazov, dans le célèbre épisode du Grand Inquisiteur, est plus radical encore : "Sans une idée nette du but de l'existence, l'homme préfère y renoncer et fût-il entouré de monceaux de pain, il se détruira plutôt que de demeurer sur terre." Mais quel est-il ce but de l'existence? Comment s'exprime-t-il? Dans le verbe ou le souffle? Et si le verbe est souffle de vie et que la dimension spirituelle de l'être dans son sens premier de spiritus, de souffle, souffle de vie, respir de l'être, semble si fondamentalement incarnée dans le corps de l'humain, quel médium peut permettre d'exprimer cette idée du but de l'existence qui ne sera jamais une forme nette. Mais là je m'éloigne, je divague, revenons à la souffrance. Je souffre donc... de la misère dans le monde, ou de conflits intérieurs, d'un Oedipe inachevé ou mal tourné, de la présence ou de l'absence de ma mère, de l'autorité de mon père, d'un surmoi totalitaire, de la forclusion du Nom-du-père, de manque d'amour, d'un manque indicible, de frustration, de privation, en un mot: j'ai mal à l'âme partout dans mon corps.

 

     A partir du moment où j'ai essayé, tant bien que mal, d'illustrer ma façon de comprendre la création et la souffrance, avec plusieurs réserves comme vous avez pu voir, je dirais maintenant qu'on peut certainement émettre autant de réserves sur la tentation, implicite encore une fois à mon avis dans le titre de cette table ronde, d'associer trop directement souffrance et création. Je voudrais tout-de-suite m'inscrire en faux face à cet énoncé qui prétend qu'il faille souffrir pour créer. Soit qu'il s'agisse d'une évidence, puisque d'une manière ou d'une autre nous souffrons tous; soit qu'il s'agisse d'un dangeureux précepte moralisateur et aliénant. Avouez que si tel était le cas, nous pourrions certainement savoir, avec une assurance scientifique, qu'en ce moment même se créent des chefs-d'oeuvre inestimables en Somalie, en Bosnie et à de nombreux autres endroits dans le monde. Je crois pour ma part que le plaisir, la jouissance, la joie, la santé, la conscience saine et active peuvent certainement contribuer autant au développement et à la production d'oeuvre d'art forte et vivante que le mal et la souffrance. Donc pas de lien privilégié entre l'art ou la création, et la souffrance. Je sentais l'importance de le souligner particulièrement puisque la vie nous montre que cette souffrance de l'être humain peut très bien conduire à la destruction, à l'auto-destruction, et même à l'anti-création absolue, c'est-à-dire à la mort. Elle peut aussi conduire à une série de bêtises incalculables, des plus petites et mesquines aux plus ignobles et catastrophiques. Alice Miller, entre autre, l'a illustré de manière assez convaincante avec certaines études de cas (dont celui d'Adolf Hitler).

 

     Mais puisque nous y sommes, et après toutes ces reserves, il n'est certainement pas faux qu'il puisse y avoir des rapports entre l'art et la souffrance, pas faux que la souffrance puisse conduire non seulement à la destruction mais aussi à la construction, et il est vrai que cela est souvent le cas. Je crois cependant que non seulement ces rapports, entre souffrance et création, ne sont pas évidents, mais aussi qu'ils peuvent être très diversifiés et même totalement contradictoires, de telle sorte que le résultat final, si on peut dire, le tableau disons, peut apparaître la négation même de la souffrance première. Tout dépend de la constitution et des caractéristiques individuelles de la personne concernée. Et là je parle autant de l'aspect physiologique et des tensions corporelles de l'individu, que de la constitution dynamique de son organisation pulsionnelle, ainsi que de sa structure oedipienne, tout autant que de son héritage culturel et socio-historique global. On voit que tout cela est extrêmement complexe et relatif et peut conduire à des créations infiniment variables. On le remarque d'ailleurs dans la production artistique des cent dernières années par exemple. Et cela m'a conduit à développer l'observation qui suit. Il me semble qu'il y a comme deux grandes manières de produire de l'art à partir de cette énergie que nous appelons la souffrance. Il y a d'une part la pratique du reflet qui tend à communiquer le plus directement le vécu émotif et, d'autre part, il y a la pratique de la transformation, du détournement, qui va jusqu'à la négation de la négation, si vous me permettez cet emprunt à la terminologie hégélienne, pour produire un art qui apparaît comme joyeux, ludique, vif, fort ou gracieux, vivant, de l'ordre du sublime et, même, pour utiliser un terme aujourd'hui presque tabou, de l'ordre du beau.

 

     Voyons, en terminant, quelques exemples. Quelques noms seulement parmis des artistes connu(e)s pour avoir été profondément habité(e)s par cette émotion d'angoisse qu'on peut certainement appeler de la souffrance. D'une part, on peut rassembler, sans catégoriser, mais simplement pour nous aider à illustrer la pratique  du reflet disons, faute d'un meilleur terme, des artistes comme Edvard Munch, Otto Dix, Francis Bacon, ou Betty Goodwin plus près de nous par exemple. D'autre part, pour illustrer la tendance du détournement ou de la transformation dialectique en son contraire, on pourrait nommer des artistes comme Mondrian, ou Georgia O'Keefe, ou Jackson Pollock,  peut-être même Yves Klein avec ses monochromes bleus, et certainement Mark Rothko, ou Paul-Émile Borduas dans certaines oeuvres. Et vous savez, j'aurais tendance aussi à voir dans cet ensemble un artiste comme Van Gogh. Le mythe de la souffrance de Van Gogh est bien répandu, mais c'est un artiste qui a été extrêmement prolifique et il émane de l'immense majorité de son oeuvre un sentiment d'épanouissement, presque de bonheur, un jeu des couleurs absolument ravissant.

 

     Et peut-être me permettrez-vous en terminant de vous présenter, rapidement, deux de mes tableaux récents, réalisés au début '93 et qui peuvent aussi, je crois, aider à comprendre ou à voir ce que j'entends par ces deux types de pratique face, ou à partir, ou avec la souffrance. Vous avez, à votre droite, un tableau de facture qu'on pourrait appeler néo-expressionniste où, généralement, on voit comme une irruption de frayeur ou de stupeur sommairement exécutée, peut-être un cri de panique urbaine ou actuelle, ou encore l'éclatement d'un sujet attaqué de souffrance complexe.

 

     À votre droite, et à partir de la même énergie, on peut aussi observer un éclatement, mais d'un tout autre ordre. La représentation de la souffrance est ici totalement subvertie, transformée, détournée dans une production qui peut apparaître comme à l'opposée de cette souffrance première. Je dis qui peut parce que certaines personnes ressentent ce tableau comme violent et agressif. Mais d'autres, dont je suis, s'ouvrent, respirent et le reçoivent plutôt comme une force de vie et de joie, un don actif de soi.

 

 

 

 

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